INTERWIEW THIERRY CHAZALON
Cérémonie de la Libération de Montélimar, 28 août 2008. Thierry Chazalon et le capitaine Stoy de la 3rd Infantry Division de l'Armée américaine.
« Les tirs des Américains ont tout détruit, La Coucourde ressemble à l’enfer, La Route de la mort de La Coucourde, des tas d’hommes et de chevaux morts, une vision terrible …. »
C’était le 29 aout 1944, à 9 heures du matin. Le caporal Hans Werner, spécialiste-radio à bord du char Panther 102 perce les lignes américaines en direction de Valence. Il nous livre à travers les lignes de son journal de marche les images de désolation qu’il découvre du haut de la tourelle de son Panzer. C’est à travers le premier livre de Thierry Chazalon que vous pourrez suivre le parcours d’Hans Werner dans les combats de la Bataille de Montélimar (20 au 29 août 1944). Le titre de ce premier opus, « NATIONALE 7, LA ROUTE DE LA MORT », plonge immédiatement le lecteur dans l’ambiance de l’époque, cette Route nationale 7 sur laquelle résonne encore les fracas des dix journées de combats acharnés, qui marquèrent à jamais la mémoire de ceux qui les ont vécus : soldats allemands et américains, population civile et résistants.
Nous savions que Thierry Chazalon avait, depuis 2004, le projet de rédiger un livre sur les combats de la Libération dans le département de la Drôme. Pour s’essayer à l’écriture, il avait d’ailleurs rédigé dans notre journal plusieurs articles sur la Bataille du Bois de Saint-Pierre qui s’est déroulée à Nyons le 22 août 1944. Dès ce premier article, il avait mis une touche personnelle dans la présentation et la narration de cette bataille. L’originalité de sa démarche fut de présenter cet engagement sous l’angle de chaque belligérant. De plus, l’auteur a réuni, par un patient travail de correspondance, de un ensemble documentaire exceptionnel et unique sur les combats de la Libération dans le département de la Drôme et, plus largement, sur la libération du sud de la France. Thierry Chazalon nous présente son premier livre et son travail de recherches à l’occasion d’une longue conversation.
Question : Vous n’avez pas de formation d’historien, quelle a été votre motivation pour vous intéresser à la Bataille de Montélimar et écrire ce premier livre ?
Réponse : Je me suis toujours intéressé à l’Histoire à travers les livres. Il y a une dizaine d’années, j’ai rejoins des associations s’intéressant au patrimoine bâti médiéval et gallo-romain de notre région, notamment pour les sites de Viviers, Alba-la-Romaine, Rochemaure, Montréal, Cruas, …. Finalement, ce n’est que tardivement que j’ai appris que le sud de la Drôme avait été le terrain d’une bataille acharnée et terrible pour les allemands autour de Montélimar. D’autre part, j’ai toujours été intrigué par le monument nyonsais présentant l’action de la Résistance contre une colonne blindée allemande en marche sur Nyons, j’étais loin de penser qu’il existait un lien entre la Bataille de Montélimar et la Bataille du Bois de Saint-Pierre situé à l’entrée de Nyons.
C’est en parlant avec des résistants et des personnes qui ont vécus ces évènements que m’est apparu la violence des combats dans lesquels se sont trouvés pris les populations locales. Ce fut l’élément déclencheur de mes recherches qui débutèrent réellement en 2003. Evidemment, je me suis entendu dire que « tout avait déjà été écrit » et que mon travail était inutile, etc. Ce sont les résistants et enfants de résistants qui ont trouvé ma démarche intéressante (cf. l’approche par belligérant que je développerai dans un deuxième temps). Ainsi, le fils du capitaine d’aviation Gaston Vernier, alias « Vallière » dans la Résistance, organisateur de la Résistance à Montélimar, a été la première personne à me donner des documents originaux qui appartenaient à son père (rapports de surveillance des miliciens, de l’aérodrome d’Ancône et des troupes allemandes dans Montélimar). Ensuite, avec patience j’ai continué mon travail de recueils d’informations et de recherches documentaires, et ceci dans toute l’Europe. Je me suis remis à la pratique de la langue allemande pour réaliser des traductions … et la rédaction de ma correspondance avec l’Allemagne.
Enfin, c’est la confiance de la rédaction de La Tribune qui a été décisive en m’accordant une double page, en 2004, pour un premier article qui m’apporta une première reconnaissance qui facilitera par la suite mon travail. Depuis, je suis soutenu dans mes projets par Yves Esquieu, professeur des universités et directeur du laboratoire d’archéologie médiévale d’Aix-en-Provence et aussi par Eliane Teras qui fut ma professeure d’histoire au lycée de Nyons.
Question : A la vue des couvertures et de la mise en page intérieure, on constate qu’un énorme travail a été réalisé, pouvez-vous nous en dire plus ?
Réponse : Mon projet initial était de réaliser trois forts volumes sur la Bataille de Montélimar, un volume par belligérant : Allemands, Américains et Résistance française et, à travers elle, les populations locales. Travail trop ambitieux, j’ai retenu l’option de le diviser par tranche de petits livres et de présenter chaque thématique sur une double page, au mot près. C’est un exercice intéressant ! A l’intérieur de chaque double page, les photos et documents afférant au sujet traité sont insérés pour un rendu visuel maximum. Et puis, comme cela a été déjà dit, l’ensemble des documents présentés sont réellement inédits. Seules quelques photos, libre de droits, ont été téléchargées sur internet. J’en présente une qui n’est d’ailleurs pas reprise dans mon livre. Il s’agit de la photographie de l’entrée de Derbières « shootée » certainement le 29 ou le 30 août 1944. Pour la petite histoire ce sont les reporteurs de guerre de la 3ème division d’infanterie américaine qui ont réalisés ces prises de vue. Elles appartiennent désormais à Denis Tommey et sont téléchargeables sur le site www.dogfacesoldiers.org.
Vous mettez en avant la qualité des couvertures, elles sont réalisées par Fabien Cassagne, infographiste, et cette première couverture est vraiment accrocheuse. Une belle réussite de sa part. Pour l’intérieur, nous avons mis en avant l’esprit « témoignages » et « documents ». Pour présenter notre travail, Michel de l’imprimerie Les Mimosas, nous a conseillé un papier satiné très épais pour valoriser la centaine de photographies d’époque qu’il contient.
Question : A coté de ce travail de présentation, vous mettez en avant l’originalité de votre démarche, de quoi s’agit-il ?
Réponse : il s’agit d’une approche tri-partite, je m’explique, chaque belligérant à sa propre vision de la bataille et de ses enjeux. Ne dit on pas que « l’Histoire est écrite par les vainqueurs ». Concrètement les auteurs ont une narration linéaire/chronologique des combats largement influencée par l’historiographie du vainqueur (les vaincus écrivent peu sur leur défaite). Pour ma part, un livre par belligérant est plus réaliste et plus prenant pour le lecteur. J’avais testé cette approche dans les lignes de votre journal avec cette série d’articles sur la Bataille du Bois de Saint-Pierre. Regarder les titres : « La Bataille du Bois de Saint-Pierre : vue du coté des résistants » (édition du 26 août 2004) ; « La Bataille du Bois de Saint-Pierre : vue du coté de la population locale » (édition du 8 septembre 2005) ; « Marius Sigaud, un jeune FTPF de 16 ans miraculé de la Bataille du Bois de Saint-Pierre » (31 août 2006) et « Un détachement de reconnaissance de la 11. Panzer-Division dans la Bataille du Bois de Saint-Pierre » (à paraître fin août 2008). Nous avons bien le point de vue de chaque participant, la population locale, les résistants et les Allemands, ce qui permet de confirmer et d’affiner la séquence des évènements. Le résultat de cette étude est que nous sommes à l’opposé de l’embuscade évoquée dans un ouvrage récemment paru. Cette approche est réellement passionnante car elle permet de relier les témoignages de la population aux évènements militaires, une mine d’or pour de futurs romans ! Les lecteurs seront surpris à la lecture du deuxième et troisième livre de l’intensité, et j’insiste sur ce mot, des journées du 22 août 1944 à Nyons et à Sauzet. Jusqu’à présent leurs relations tenaient sur une page….
Question : Vous parlez souvent du caractère héroïque de la population civile….
Réponse : oui, n’oubliez pas que depuis les Guerres de Religion, opposant Catholiques et Protestants, la Drôme n’a plus connu de conflit sur son territoire. Et en 1944 ce sont des armées mécanisées avec des bombardiers et une puissante artillerie qui vont s’affronter sur son territoire. En cette fin de mois d’août 44, la population drômoise est soulagée, la Bataille de France semble avoir épargné le département et les bulletins de la radio anglaise font état de la rapide progression des alliés vers les Alpes, la libération de Grenoble et sur le Front de Normandie, l’arrivée des troupes du général Leclerc aux portes de Paris. De partout on rapporte que la Wehrmacht reflue depuis plusieurs jours par la Route Nationale 7 en un long serpent de convois hippomobiles chargés de « vieillards » et de très jeunes soldats. A part quelques « poilus de 14-18 », qui marmonnent qu’« avec les « boches, tout reste possible », la population réalise que la libération est imminente entrainant une confection de drapeaux français et alliés dans tous les foyers. On prépare même des banquets pour fêter l’arrivée des libérateurs ! Autant dire que le réveil va être brutal lorsque commencera à tonner le canon. Pour les habitants de la Route Nationale 7, ce seront dix journées de combats intensifs, de bombardements, d’attaques et de contre-attaques, qui se terminent parfois à l’arme blanche et au pistolet !
Par exemple, Sauzet est libéré le 22 août 1944, soit sept jours après le débarquement de Provence, et une compagnie de FFI de Nyons est présente sur les lieux renforcée par cinq chars américains. La nuit est bien avancée lorsque les Allemands lancent leur première contre-attaque dans notre département appuyée par des chars Panthers et les premières unités de combattants qui viennent d’arriver dans la soirée sur le secteur. Tirs de chars, cris, tirs de mitrailleuses et de fusils, parfois couvert par les bruits des moteurs et des chenilles des Panzers qui manœuvrent difficilement dans le village et durant deux heures, la nuit est éclairée par les fusées éclairantes que lancent les Allemands. Autant vous dire, que la nuit a été très courte à Sauzet cette nuit là. Pour Nyons, la guerre fera soudainement irruption à neuf heures le matin : bombardement du quartier de Saint-Pierre et de Saint-Martin par des canons à tir rapide, des mortiers et des canons de 75 mm ! Alors que sur place les personnes vaquent à leurs travaux, il fait très chaud et on fait les blés et les lavandes, une famille du quartier prépare le mariage de leur fille, la cérémonie est prévue en mairie pour onze heures …. Et dans ces deux villages, il faudra secourir les blessés et dans ces moments se révèleront des hommes et des femmes qui n’hésiteront pas à traverser les lignes pour porter les premiers soins et évacuer les personnes touchées. Et pour tous, il faudra aller chercher des vêtements, des affaires, des bêtes ou aller les nourrir, alors qu’Américains et Allemands se font face. Ces journées sont vraiment étonnantes dans la multitude d’anecdotes dans les faces à faces avec les soldats de la Wehrmacht.
Question : Vous mettez en avant la population drômoise et pourtant votre premier livre a pour fil conducteur les souvenirs d’un soldat allemand ?
Réponse : En effet, mon choix repose sur la grande richesse de ses souvenirs, il ne s’agit pas seulement d’un récit, mais d’un ensemble documentaire d’une très grande valeur historique car le récit de ce jeune allemand, consigné dans son journal de marche, est complété par son album photographique qui apporte une mine de renseignements complémentaires à la narration qu’il fait des évènements. Son livret militaire et sa correspondance viennent compléter son témoignage. Cet ensemble documentaire appartenant à la même personne est unique pour la Bataille de Montélimar, et je pense pouvoir dire pour l’ensemble des combats pour la libération du sud de la France. De plus ce jeune soldat fait partie de la seule division blindée allemande ayant participé à la Bataille de Montélimar. Sa fonction de spécialiste-radio est une chance : il a une bonne vision des évènements, des villes et villages traversés dont il mémorise les noms en suivant le trafic radio entre son Panzer et le commandement de sa division. Etonnamment il confirme par des anecdotes pour des dates précises les décisions prises par le général commandant la 11. Panzer-Division, le Generalmajor Wend von Wietersheim. Il est toujours intéressant de croiser les informations !
Deux autres éléments motivent ma décision. Tout d’abord, la 11. Panzer-Division est présente sur la majeure partie de l’ensemble des combats dans la Drôme. Une compagnie de son groupe de reconnaissance combat les résistants du 1er Régiment FTPF de la Drôme à Nyons (sujet de notre second livre) et un groupe de panzers, auquel fait partie Hans Werner, soutenu par des fantassins de cette Panzer-Division attaque à Sauzet défendu par la compagnie F.F.I. « Matout » et cinq tanks américains (sujet de notre troisième livre).
Enfin, aucune étude d’ensemble pour la 11. Panzer-Divison n’a été publiée, que ce soit en France, aux Etats-Unis et même en Allemagne., c’est l’occasion de mettre en avant le travail réalisé.
Question : Ceci pourrait laisser penser que vous justifier indirectement les actes de la Wehrmacht ?
Réponse : Il y aura toujours des personnes pour critiquer ce que fait son voisin, c’est le commun de ceux et celles qui n’ont que le ragot pour exister …. A la lecture du ce premier opus, vous ne trouverez que des faits historiques et aucune justification et encore moins une « héroïsation » de la Wehrmacht. Les hommes de la 11. Panzer-Division avaient une mission de première importance qui excluait toute perte de temps inutile. Le lecteur s’apercevra immédiatement que pour la 19ème armée allemande une course contre la montre est engagée pour échapper au piège tendu par les Américains au nord de Montélimar.
Question : Vous avez réuni un ensemble documentaire intéressant sur la bataille de Montélimar, n’est ce pas là que votre apport est le plus important ?
Réponse : Effectivement, j’ai pu réunir des documents et photos de différentes unités allemandes qui ont participé à la Bataille de Montélimar. Certains rapports totalement inédits font état de combats très précis dans le quartier du Bois-de-Laud au nord de Montélimar et qui sont à relier aux combats du 22 août à Sauzet. Le plus extraordinaire est de retrouver sur des listes d’effectifs le nom d’un jeune soldat tué à Saint-Marcel les Sauzet et dont le boitier de masque à gaz, dans lequel est inscrit le nom et l’unité de ce jeune garçon, a été trouvé dans une ferme entre Savasse et Saint-Marcel-lès-Sauzet. En bonus, il appartient à une unité dont un récent article paru dans la presse nationale mentionnait qu’elle n’avait jamais existé….. Finalement, plus de soixante ans après les évènements, il est toujours possible de trouver de nombreux documents inédits. C’est plus long que de faire des recherches sur Internet et de télécharger des textes et des photos ! Mais le résultat est là : quatre-vingt-dix photos d’époque inédites, une majorité d’informations de première main s’appuyant sur le journal de marche d’Hans Werner, mais aussi sur le rapport du Generalmajor von Wietersheim, commandant la 11. Panzer-Division, des documents du Flieger-Ausbildung-Regiment 63 et de la 273. Reserve-Panzer-Division. Pour ces deux unités, il n’existait jusqu’à présent aucune documentation, ce sera chose faite avec ce premier livre.
Question : Quel est votre programme pour les mois à venir ?
Réponse : Le premier livre « Nationale 7, la Route de la Mort » sera présenté à Nyons à l’occasion de « Lire en Mai » et donnera lieux d’ailleurs à une conférence débat le vendredi 7 mai à la Médiathèque de la ville à 17 heures. La souscription est ouverte au prix de dix-huit euros, à la date de parution, le 2 mai, le prix sera de 25 euros. Le bon de souscription est téléchargeable sur le site internet : www.batailledemontelimar.org ou à mon adresse : Thierry Chazalon – Le Prieuré – 26740 Saint Marcel Les Sauzet (06.25.03.82.40). Un cycle don conférences est prévu dans toute la Drôme sur 2008 et 2009 et seront annoncées par votre journal.